Les impossibles féminins ou les noms de professions et les titres difficilement féminisables
Aux limites du politiquement correct mais en plein cœur d'un certain snobisme ambiant
Pour en sourire (discrètement) puisque c'est encore permis

Jean-Marie THIÉBAUD

Si, récemment, certaines professions ont bien volontiers accepté de faire plier la relative rigidité de langue française et admettent désormais qu'on puisse sans complexe être auteure, écrivaine, professeure, d'autres ne peuvent s'offrir ce droit ou ce luxe (ad libitum) sous peine de sombrer dans le ridicule ou l'incompréhensible. Imaginons ce qu'il pourrait advenir en cas de féminisation à tout crin des titres et métiers suivants :
- chauffeur : chauffeuse (siège)
- chevalier : chevalière (bijou)
- dragon : dragonne (lanière)
- éclaireur (soldat) : éclaireuse (girl-scout)
- écumeur (des mers), pirate : écumeuse (qui n'existe d'ailleurs qu'à l'état restreint d'adjectif)
- écuyer : écuyère (de cirque)
- entraîneur : entraîneuse (patiquant des sports fort différents)
- glacier : glacière (pour conserver les aliments)
- jardinier : jardinière (de légumes)
- marin : marine (peinture et soldat d'un corps spécialisé américain)
- médecin : médecine
- plombier : plombière (glace)
- portier : portière
- recteur : rectrice (aile d'oiseau)
- routier : routière (voiture)
- soudeur : soudeuse (appareil)
Dans l'attente de néologismes sans double sens ni sans la moindre équivoque susceptible de prêter à rire ou à sourire, étonnons-nous cependant qu'en 2006-2007, des hommes puissent encore être astreints à passer des diplômes de sages-femmes, sans que cette anomalie linguistique plus qu'évidente ne déclenche le moindre petit cri d'orfraie de part et d'autre de la ligne bien fragile de l'antique séparation des sexes et des militantismes à géométrie variable mais toujours politiquement corrects, cela va de soi. Parallèlement, n'oublions pas que les hommes, sans le moindre complexe et depuis toujours, ont bien volontiers accepté l'idée d'être éminence (fût-elle grise), estafette, excellence, sentinelle, majesté, seigneurie, etc., tous titres et activités qui n'ont apparemment jamais souffert de leur grammaticale féminité. Jacques Prévert, lui-même, adorant jongler avec les mots et se faisant le valeureux chantre de cet art, s'étonnait déjà qu'on pût parler de "la" virilité mais sans avoir l'incongruité de demander aussitôt de la masculiniser, ce dont le sexe prétendu faible n'aurait assurément tiré aucun avantage. De leur côté, les femmes ont-elles jamais souffert d'avoir un utérus, un vagin, un clitoris, un et même deux ovaires, un et même deux seins, etc. ? Le lecteur (ou la lectrice), par souci du sacro-saint équilibre à respecter sous peine d'anathème, ne manquera pas de passer mentalement en revue tous les organes génitaux masculins (y compris sous leurs formes triviales) pour constater que, dans leur grande majorité, ils se sont rangés dans la catégorie des substantifs féminins. Sans davantage de complexes.

Jean-Marie Thiébaud


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